Journée de lutte contre les violences faites aux femmes : interview de Marie-Hélène Lahaye

Le Marie Accouche Là blog. Le Marie-Couche-Toi-Là gang. (celui qui a dit la mère et la putain vient chercher un bisous, merci).

Sans même se parler, on était déjà conquises. Mais en allant parcourir les articles de Marie-Hélène Lahaye, auteure du blog, on est carrément tombées amoureuses. Féministe aux points de vue libertaires, émancipateurs et profondément ancrés dans l’écologie politique : voilà comment se définit notre hôte du jour sur son blog. Et franchement, en cette journée de lutte contre les violences faites aux femmes, on ne pouvait pas tomber sur meilleure interlocutrice. Les réflexions de Marie-Hélène Lahaye bousculent les idées reçues sur la maternité, du suivi de grossesse jusqu’à l’accouchement. Loin de vouloir clouer au pilori les blouses blanches, notre bloggeuse s’interroge sur les violences invisibles (et banalisées) en milieu hospitalier auprès des femmes enceintes. Et oui, des souffrances, il y en a (allez jeter un œil par là si vous avez le temps, c’est édifiant http://moncorpsmonbebemonaccouchement.wordpress.com/naissancerespectee/). Et non, les futures et jeunes mamans n’ont pas à subir certains protocoles inutiles, déconseillés et infantilisants.

En cette journée de lutte, où bien évidemment sont abordées les violences conjugales, il est aussi utile de rappeler que certaines se passent au sein même… de la maternité. Ouais.

MCTLgang : Vous parlez de l’expérience de Milgram dans votre dernière note de blog pour expliquer le mécanisme de soumission qui se met en place chez ces futures et jeunes mamans face à l’autorité des soignants. Mais comment expliquer les actes agressifs de certains praticiens qui ont – étrangement – pour vocation d’être bienveillants envers leurs patientes ? Qui plus est, comment expliquer cette inertie typiquement française dans certaines pratiques médicales (position gynécologique du missionnaire, touchers vaginaux à répétition, etc.) ? 
Marie-Hélène Lahaye : Je me pose précisément ces questions et je suis encore loin d’avoir trouvé les réponses. Il est clair qu’il y a une question de domination. Un patricien qui veut apporter soin et secours à une femme qui accouche, ne veut généralement pas lui faire subir des violences, mais il veut lui imposer son art. Du haut de ses nombreuses années de médecine, il est dans la logique « je sais mieux qu’une femme enceinte ce qui est bon pour elle ». Pour lui, apporter soin à une parturiente signifie l’obliger à se soumettre à ses actes, gestes et protocoles. Or l’accouchement a comme particularité de ne pas être pas être une pathologie (seuls 10 % des accouchements relèvent de problèmes médicaux et doivent être pris en charge médicalement). L’accouchement est un évènement naturel qui peut être réalisé par la femme seule puisqu’il s’agit d’un ensemble de réflexes (les contractions qui ont lieu de façon involontaire, puis le réflexe de poussée au moment où le bébé s’engage dans les voies maternelle, et enfin l’éjection du placenta qui se fait aussi par des contractions involontaires). On se retrouve dans un paradoxe où un médecin veut apporter secours à une femme qui n’en a pas besoin, en lui imposant des gestes médicaux qui ne sont pas nécessaires. La violence commence là. Les seuls praticiens qui ne commettent pas de violence sont ceux qui ont l’humilité de se mettre au service de la femme qui accouche, en respectant ses désirs et ses volontés, en perturbant le moins possible le processus de la naissance et en n’assurant qu’une observation discrète pour pouvoir réagir, toujours en accord et dialogue avec la femme, en cas de complication. Dans 90 % des accouchements, il vaut mieux ne rien faire plutôt que faire quelque chose. Cette logique est totalement contraire à la logique hospitalière.

Cette domination du praticien sur son patient est commun à toutes les disciplines médicales, mais est encore plus flagrant dans le cas de l’accouchement, puisque s’y ajoute le patriarcat et la domination masculine. L’obstétrique est une discipline qui s’est entièrement construite  sur ce modèle patriarcal. Cette profession est apparue au milieu de 18ème siècle lorsque des médecins-chirurgiens se sont intéressés à l’accouchement. A cette époque, les femmes accouchaient à la maison. Les bourgeoises recevaient les soins de leur médecin de famille qui appartenait à leur classe sociale, tandis que les femmes de basse condition sociale étaient accompagnées d’une sage-femme issue généralement du même milieu qu’elles. Comme les accouchements avaient lieu chez elles, sur leur territoire, accompagnés de praticien appartenant à leur classe, les femmes ne subissaient pas de domination particulière. Par contre, les chirurgiens-accoucheurs ont construit leur profession dans les hôpitaux. Seules les femmes n’ayant pas de toit y allaient pour accoucher. Il s’agissait généralement de petites bonnes ayant subi les assauts sexuels de leur patron, mises à porte parce qu’elles étaient enceintes et dépourvues de moyens financiers. Ces hôpitaux étaient généralement des mouroirs puisqu’au milieu 18ème siècle, la théorie microbienne n’avait pas encore été découverte et il n’était pas rare que le chirurgien s’occupe d’une parturiente immédiatement après avoir pratiqué un autopsie, sans même avoir pris la peine de se laver les mains. Dans ces hôpitaux, la domination était extrême puisque ces petites servantes issues de la campagne ou fille d’artisans se trouvaient face à un obstétricien, bardé de diplômes, généralement professeur d’université, appartenant à la classe dominante. De plus, ces femmes cumulaient les discriminations de genre: elles avaient été violées par leur patron, puis avaient perdu leur emploi et leur revenu du fait de leur grossesse et s’apprêtait à mettre au monde un enfant illégitime. En tant que parias de la société, elles n’avaient que très peu de ressources éducatives, culturelles et sociales pour imposer leur vue au médecin-accoucheur. Aujourd’hui, toutes les femmes accouchent à l’hôpital, quel que soient leur classe sociale, leur métier ou leurs ressources financières, et la profession d’obstétricien s’est féminisée. Mais la logique de domination est restée la même. Quand on lit les descriptions des accouchements dans les hôpitaux au 18ème siècle, on est frappé de la similitude avec les témoignages de femmes accouchant aujourd’hui. La technologie s’est, certes, améliorée, mais la domination, l’attitude des praticiens envers les parturientes et les gestes posés sont restés les mêmes.

MCTLgang : En cette journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, pourquoi selon vous, les politiques et a fortiori les médias, n’abordent-t-ils pas ou très peu les violences dont sont victimes les femmes en maternité, pendant le suivi de grossesse ou bien le jour J ?
Marie-Hélène Lahaye : Les violences faites aux femmes dans les maternités sont très complexes, et si ni les médias ni les politiques n’en parlent, c’est parce qu’elles sont encore largement méconnues du grand public. En premier lieu, ces violences infligées aux femmes lors de l’accouchement touchent à l’intime, au corps. Aussi au sexe, puisque le sexe est intrinsèquement lié à l’accouchement. C’est un sujet tabou. Pour une femme, évoquer les violences subies pendant qu’elle mettait son enfant au monde est souvent aussi difficile que raconter le viol dont on a été victime. De plus, cette parole ne l’engage pas seulement elle-même, mais également son bébé. Des sentiments ambivalents liés au fait qu’elle n’aurait pas été à la hauteur pour protéger son enfant, ou que son enfant porterait une part de responsabilité dans ce qui lui est arrivé à l’hôpital peut encore plus l’inciter à se taire.

Deuxièmement, la femme est très seule. Au moment où elle accouche et où elle subit de plein fouet toutes les violences obstétricales, elle est seule devant à une importante équipe médicale. Elle est seule face à des gens très diplômés, qui ont beaucoup plus d’expérience qu’elle sur ce qu’est un accouchement, qui ont des gestes rôdés, du matériel sophistiqué. En outre, elle est dans un endroit inconnu, sur le terrain étranger, à l’intérieur d’une institution avec toute une hiérarchie. Et qui plus est, étant en plein travail, elle se trouve dans un état physique et psychique tel qu’elle peut très difficilement réagir. Elle subit donc ces violences alors qu’elle est dans un état de vulnérabilité extrême. Et même si son compagnon est présent, celui-ci ne peut que constater que son impuissance face à ce qui lui arrive, ce qui est pour lui bien souvent aussi difficile à vivre.Tous ces facteurs rendent la libération de la parole difficile.

Ensuite, même quand elles parviennent à parler, leur témoignage tombe bien souvent dans le vide. Contrairement aux autres formes de violence faites aux femmes qui ont été décrites, définies, théorisées par les féministes, celles commises au moment de l’accouchement ne font l’objet de quasiment aucune littérature. Cette mise en mots et en perspective féministe est d’ailleurs un des objectifs de mon blog. A défaut de conceptualisation, cette violence est bien souvent non identifiable. Dans un billet, je donne l’exemple d’une Mexicaine sans papier aux Etats-Unis qui a dû accoucher en étant attachée à la table alors qu’elle était en prison. Elle a pu faire condamner l’Etat américain parce que depuis 2008, un loi y interdit d’entraver les femmes enceintes en détention. Dans ce cas-ci, la violence est clairement identifiable. Par contre, au même moment, des femmes sont obligées d’accoucher dans certains hôpitaux en étant attachées à la table, et ce dans l’indifférence générale. Il s’agit exactement du même acte, du même impact douloureux pour la femme et dangereux pour le processus d’accouchement. Et pourtant dans le deuxième cas, attacher une femme pendant son accouchement n’est pas identifié comme violence par le grand public. Simplement parce que la mise en mot et en perspective de cette violence n’est pas encore faite. Pour le grand public, c’est simple, le monde médical sauve les gens, sauve les femmes qui avant mourraient en couche, et ne peut en aucun cas être soupçonné d’infliger des violences, même involontairement.

Enfin, aucun mouvement n’existe pour soutenir une femme victime de violence obstétricale. Ce sujet n’étant qu’à ses balbutiements, aucun groupe de féministe ou de soutien en général ne peut accueillir cette femme et mener un combat en son nom et avec elle pour forcer le monde politique et les médias à s’emparer du sujet, et pousser les professionnels de la santé à modifier radicalement leurs pratiques.

MCTLgang : Avez-vous ressenti des rejets sur vos prises de positions de la part des praticiens (gynécologues-obstétricien, sages-femmes…) ? Quelles sont leurs résistances, leurs explications ?
Marie-Hélène Lahaye : Étonnement, j’ai eu moins de rejets de la part des professionnels de la santé que de la part de femmes. A part un ami médecin avec qui j’ai eu des échanges assez animés suite à l’ouverture de mon blog, et à part quelques réactions de sages-femmes et d’infirmières qui se sont manifestées sur mon blog, la plupart des oppositions proviennent de femmes ayant accouché. Elles sont dans le registre « si la médecine n’avait pas été là, je serai morte, ou mon bébé serait mort ». Je rappelle que toute mon analyse porte sur les grossesse et accouchements à bas risques. Jamais je ne me permettrai de critiquer les bienfaits de la médecine pour les accouchements pathologiques qui représentent environ 10 % des grossesses et qui sont généralement identifiés grâce au suivi des femmes enceintes. C’est évident que la médecine apporte des réponses aux maladies et situations pathologiques. C’est son rôle premier. Mais je m’interroge sur le rôle du médecin lorsque la femme et le bébé sont en bonne santé, avant, pendant et après l’accouchement.

J’inclus évidemment dans mes critiques les cas où un accouchement qui se présentaient bien a dégénéré de complications en complications en raison des gestes médicaux inadéquats et inutiles qui ont été posés, et qui ont finalement abouti à un extraction instrumentale, une césarienne et un transfert du nouveau-né en service d’urgence néonatale. Une étude menée en Suisse sur 8 années de fonctionnement d’une maison de naissance est arrivée à la conclusion que, toutes données égales par ailleurs, une femme court 4 fois plus de risques de voir son accouchement terminer en césarienne lorsqu’elle est dans un hôpital plutôt que dans une maison de naissance. Donc cet aspect-là des violences hospitalières doit être interrogé.Enfin, j’ai eu des critiques de féministes par rapport à mes positions sur la péridurale. Selon elles, interroger la péridurale serait anti-féministe. Pour moi, c’est évident que la péridurale est une très bonne invention qui a permis de réduire considérablement les douleurs et souffrances lors d’accouchement. Cette technique doit cependant relever du choix et de la liberté de chaque femme. Mais nous sommes tellement dans une logique de surmédicalisation de l’accouchement et dans un système de peur par rapport à la naissance et la douleur, qu’il est difficile pour une grande partie de la population d’imaginer que des femmes souhaitent accoucher sans péridurale.
Ce qui est intéressant, c’est qu’une partie des gens qui m’ont violemment critiquée au moment du lancement de mon blog, sont revenus plus tard vers moi en me disant « tiens, j’ai trouvé tel article qui pourrait t’intéresser » ou « je continue à lire que ce tu écris, c’est intéressant ». C’est le signe qu’après un réflexe de rejet, une prise de conscience s’opère. Ceci dit, je ne suis pas naïve, je m’attends à des oppositions importantes au fur et à mesure que mes idées se heurteront aux pouvoirs établis.
Le Marie Accouche Là blog c’est par ici !

2 réflexions au sujet de « Journée de lutte contre les violences faites aux femmes : interview de Marie-Hélène Lahaye »

  1. Ping : Mon interview comme contribution à la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes | Marie accouche là

  2. Ping : Violences | Pearltrees

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s