Il est sorti avec panache presque. C’est probablement le dixième, à la louche, au cours de cette dernière heure. Mais celui-là est sans doute plus sonore, plus profond encore. Une fois de plus, il m’a surpris. Au coin de la rue, chez des amis, dans le lit, il éclate bruyamment et s’écrase en fusée dans ma culotte. En public, toujours il se volatilise dans un nuage de honte. Parfois, il déclenche l’hilarité générale. Souvent, il est masqué par des raclements de gorge gênés, rouges, de honte.
La salle est au sous-sol du bâtiment. Elle est blanche, deux fenêtres rectangulaires et fines laissent s’échapper la lumière crue du soleil d’hiver. Il fait chaud, doux et moite. Depuis sept heures maintenant, les machines opèrent un bruit régulier, monotone. Parfois le fil relié à mon bras fait gonfler la pompe, située juste au-dessus de ma tête. Je suis allongée et j’attends. Il fait bon. Les minutes défilent dans le silence et se calquent sur le tempo des aller-retours de la sage-femme.
– Vous êtes à 10 madame. Je préviens les équipes et vous allez pouvoir commencer la poussée.
Je serre sa main, je pleure un peu. C’est l’heure. La lumière de la salle s’adoucit, la journée tombe, mon bébé arrive.
Je pousse tranquillement, sereinement. Mes expirations suivent à la lettre les conseils de l’infirmière. J’inspire lentement, intensément. Il me soulève la frange, souffle un peu sur mes cheveux, me dit je t’aime, tu es forte. Je suis forte.
La lumière du jour s’enfuit désormais par la fenêtre. Elle laisse place à deux carrés rectangulaires sombres. Cela fait 20 minutes que je pousse de toute mon âme, mais il ne glisse toujours pas vers la sortie.
Les portes battantes soudain s’ouvrent. Les pas des infirmières en crocs roses se pressent autour de mon corps allongé et des visages se ferment. Des blouses bleues et blanches dansent, activent la pompe dans mon bras, parlent à mon oreille une langue floue. Des lumières artificielles crues prennent le relais entre mes cuisses. La pièce s’éteint totalement.
On me dit en chuchotant qu’il faut tout couper, que son cœur ralentit. Il faut l’aider à sortir et vite. On m’introduit des objets glacés et douloureux pour aller le chercher par la pince, lui indiquer la sortie, le chemin vers mes bras tremblants de trouille.
Tout est cassé, fissuré à l’intérieur. C’est un champ de guerre brûlant.
Mais mon fils est là, enfin. Tremblant nu autant que moi, il se niche contre ma poitrine qui tambourine.
Des bulles d’air s’échappent de manière intempestives de mon corps depuis. Profondément choqué par cette guerre, il fait sa thérapie à lui. Il raconte les mains et les gants, les objets gris et froids, les pleurs et les cris. Il raconte l’urgence et la peur dans un bruit de trompette ou dans un souffle court. De toute évidence, il lui faudra du temps pour accepter, pour faire la pet. Mon corps de maman tonitruant.


